Enfance sans visage
J’ai publié, il y a quelques années maintenant, une autre version de cette photo. Depuis, mon travail photographique a changé : mon approche, pour faire court est plus simple, plus directe. Inutile, je crois, de m’attarder là-dessus maintenant.
Cette photo a été prise en septembre 2008 alors que je débarquais fraîchement à Mayotte. Mon regard était encore niais ou naïf. Des enfants qui jouaient sur le bord de la plage étaient forcément, dans mon œil, des enfants heureux.
Avant mon départ pour Mayotte, l’Afrique m’était à peu près inconnue, Mayotte n’était au mieux qu’un confetti noyé dans le Canal du Mozambique à l’ombre de la grande île rouge voisine — Madagascar. L’affronter me faisant peur, à dire vrai, non pour les problèmes humains les plus criants que j’y rencontrerais mais pour la rupture avec mes habitudes que ce déracinement allait occasionner.
Mayotte m’offrait la possibilité de m’échapper de moi-même, de m’arracher à mes proches ; je me sentais bien incapable d’abattre les cloisons de ma propre culture, de m’oublier suffisamment pour élargir mon horizon.
Cette plongée d’un bond m’a fait descendre de mon piédestal et m’a lié définitivement, pour partie au moins, à des hommes et des femmes de l’autre côté du monde, des hommes et des femmes d’une toute autre zone que celle que je quittais et que je vais prochainement rejoindre — pour un temps au moins — des hommes et des femmes qui ont une exacte conscience de leur particularisme culturel et de l’inacceptable dans leur situation mais nourrissent, comme je ne l’ai vu nulle part ailleurs, l’une des bêtes les plus immondes : la xénophobie. Ce que, progressivement, comme l’écrivait Brecht dans les années 40 (du siècle dernier), vous apprenez à voir et reconnaître.
Pas d’exotisme qui tienne, comme l’a écrit Michel Leiris, devant la gravité des questions posées sur le plan social.
Mon regard a changé, mon regard sur Mayotte et sur ces enfants qui jouaient devant mon appareil en 2008, a changé. Beaucoup d’entre eux n’ont, de toute évidence, pas leur place dans la République ; leurs droits les plus fondamentaux sont simplement bafoués parce qu’ils sont étrangers. Tous ces visages portent les stigmates de cette infamie que l’on ne veut pas nommer comme telle et que l’on préfère ne pas regarder en face, à de rares exceptions près.
Il n’y a pas si longtemps de cela, le substitut du procureur de la République, M. Michaud, très sensible à la question de la protection de l’enfance, en présence de M. Douchina, l’ancien Président du Conseil Général, a déclaré : « Vous avez fait le choix de gérer cette compétence en 2005. Vous devez l’assumer entièrement. » M. Michaud a rappelé que dans les départements de l’hexagone, la protection de l’enfance représentait 30% des dépenses des conseils généraux~; à Mayotte, moins de 5% alors que, paradoxalement, les moins de 20 ans représentent plus de la moitié de la population et Mayotte est le département de la République dont la population est la plus jeune.
Le substitut n’avait pas hésité à qualifier la politique de l’ancien Conseil Général de « discriminatoire ». Et il n’est pas le seul à l’avoir épinglée. Dominique Versini, la Défenseure des enfants, dans son rapport de novembre 2008, avait déjà pointé de « nombreuses atteintes aux droits fondamentaux des enfants ». Un rapport sénatorial avait lui aussi mis le doigt sur les mêmes insuffisances du Conseil Général. Ce rapport révélait, notamment, que « certains maires refusent d’inscrire » des enfants étrangers à l’école publique.
Qu’est-ce qui a changé avec le nouveau Président du Conseil Général et la départementalisation ? — Rien.






J’ai les larmes aux yeux devant cet enfant et ton texte
Je n’ai pas essayé, Claire, d’émouvoir absolument mais la situation des enfants dits (de) « clandestins » (les enfants des Comoriens) est simplement un vrai désastre. Un très grand nombre, plusieurs centaines ? un millier ? est livré à lui-même. Ou peu s’en faut.
La première dame de France s’en est elle-même émue : elle a prévu de revenir ici et de « faire quelque chose » pou les enfants de Mayotte. On verra.