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Sur la tête d’une femme

Cet article est dédié à Mamy Randrianasolo, photographe malgache.

— J’étais à Antananarivo, peu de temps après la fête de l’Indépendance, début juillet dernier (2011), en pleine après-midi, et je me promenais, de rue en rue, avec une amie, Emmanuelle, quand je me suis littéralement figé, une fois de plus, face à une de ces femmes qui, pour reprendre une belle expression de Ryszard Kapuscinski (orthographe francisée), construisent l’Afrique sur leur tête.

Qu’est-ce qu’elle a cette femme ? Pourquoi tu la regardes comme ça ?

Depuis que je viens à Tana, je cherche à prendre en photo une de ces femmes avec un panier sur la tête. Je ne sais toujours pas comment m’y prendre pour éviter le cliché ethnographique. Je ne veux pas que l’on se dise, en voyant cette photo : Voilà une (pauvre) femme malgache. Je ne veux aucun misérabilisme.

Quoi ! Pourquoi veux-tu la prendre en photo ?

Passons sur les détails de notre discussion longue comme une tragédie classique ! Bien que, dans mon quotidien, je parle assez peu (technique) photo parce que je sais, d’expérience, que les gens décrochent rapidement, ce jour-là, bien mal m’en prit (imparfait du subjonctif ? Heu…), Emmanuelle — que je croyais réceptive — en a fatalement fait les frais. Mais c’est une autre histoire…

Au fond, la (première) réaction d’Emmanuelle (me) pose cette question : Y a-t-il une seule (bonne) raison de s’interroger sur cette femme ? Pour beaucoup, gens d’Antananarivo ou de passage, cette interrogation est tout simplement un non-sens. Ce serait un peu comme se demander si deux et deux font bien quatre. Et, je vous le demande, de quoi peut bien avoir l’air celui qui s’interroge là-dessus ?

Lorsque l’on est assuré de quelque chose, nul besoin de s’interroger sur son existence. Le résultat de quatre, au calcul deux et deux, est bon. Comme l’a écrit Wittgenstein, la certitude n’autorise aucune inférence sur l’état du monde.

Le moment dans lequel cette femme s’inscrit est tellement intelligible ou évident aux yeux de ceux qui la perçoivent qu’ils n’éprouvent aucun besoin de s’interroger sur son à venir. D’ailleurs, son avenir ne les intéresse aucunement. Personne ne la regarde. Cette femme doit sa transparence à la justesse des gestes qu’elle accomplit quotidiennement : elle fait ce que l’on attend d’elle. Rien de moins, rien de plus. Ce n’est qu’au prix d’un geste transgressif — fou ou parasite — qu’elle peut devenir signifiante. Pour le dire autrement, celui qui perçoit, depuis sa plus tendre enfance, cette femme avec son panier sur la tête, est tellement certain de ce qu’il voit qu’il n’a ni ne voit aucune raison de s’en étonner ou de s’interroger sur son existence.

Plus tard, dans l’après-midi, nous sommes passés non loin de la galerie Sartpik de Mamy et sommes entrés. Et voilà la photo face à laquelle nous sommes tombés :

Sur la tête d'une femme

© Mamy Randrianasolo, tous droits réservés.

Intérieurement, cette photo je l’ai prise, tout autrement, des dizaines de fois. Mamy, lui, en a fait une œuvre. Quand je le lui ai demandé un exemplaire, pour l’offrir à des amis — elle est entre de bonnes mains — Mamy me l’a offert.

Le photographe, pour reprendre (adapté), une fois encore, un mot de Maurice Merleau-Ponty, réveille le monde par ses constructions. Au-delà de l’attitude que tous nous avons face au monde et que l’on donne naïvement pour naturelle, l’œil du photographe active ou réactive, critique ou rectifie, fonde ou refonde, organise ou réorganise, construit ou reconstruit… les objets et les sujets saisis dans ses constructions.

Si vous passez par Antananarivo, faites un petit détour par la galerie Sartpik nichée dans le mur d’enceinte de l’hôtel "Les 3 métis", non loin du Supreme Center, vous ressortirez avec un tout autre regard non seulement sur Madagascar, cela va de soi, mais aussi, et c’est cela le travail de l’artiste, sur la vie la plus quotidienne.

 

2 comments on “Sur la tête d’une femme

  1. de merten jm on said:

    le soleil de part son ombre a démasqué la femme panier !!!

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